janv. 22

Fabrice Martinez, président et fondateur de l'Association Gorilla répond à nos questions !

Mardi 22 janvier 2019, 19:25 Laurent
"Si l'homme est responsable de la disparition spectaculaire de la moitié de la vie sauvage en à peine quarante ans, il est aussi celui qui peut agir pour faire changer les choses."

"Si l'homme est responsable de la disparition spectaculaire de la moitié de la vie sauvage en à peine quarante ans, il est aussi celui qui peut agir pour faire changer les choses."

Il fonde (au lendemain de l'assassinat de Dian Fossey, le 26 décembre 1985) et préside depuis plus de trente ans, l'association Gorilla, avec plusieurs ouvrages à son actif, il ne cesse d'alerter sur l'urgence de sauver les grands singes. Il nous a accordé ce petit entretien. Rencontre.

Bonjour Monsieur Martinez, vous êtes président et fondateur de l'Association Gorilla ainsi qu'auteur de plusieurs ouvrages où vous racontez votre première rencontre avec les gorilles. Qu'est-ce que l'on ressent à ce moment-là ? J'imagine que l'émotion est intense... 

J’ai eu la chance de réaliser un rêve, celui de beaucoup de ceux qui m’écrivent : vivre une rencontre unique avec des gorilles de montagne. Cette expérience forte tient toutes ses promesses. Elle vous marque pour la vie et vous n’avez ensuite qu’une envie, celle de les revoir et de vous investir dans leur protection. Dans mon cas, j’ai eu la chance de vivre cette rencontre à une époque où le tourisme n’était pas encore développé. Je n'avais jamais vu de gorilles à l'état sauvage, mais uniquement en zoo. Après trois heures de marche, j'ai aperçu un jeune mâle déjà impressionnant au milieu des fourrés. Il était amputé d'une main, conséquence d'un piège posé par les braconniers. Je me suis allongé près de lui, et il m'a accepté comme si nous étions de vieux amis. J’ai eu alors la certitude que j’étais né pour cette rencontre. 

Dans votre livre : "Un flic au secours des gorilles" vous expliquez que votre rêve était de travailler avec la célèbre primatologue Dian Fossey, malheureusement, nous connaissons tous la fin tragique de sa vie... Pensez-vous que vous auriez lancé votre association en parallèle si elle était toujours parmi nous ?

J'avais lu son livre "13 ans chez les gorilles" publié en France en 1984 et à la lecture de ce témoignage inédit, j'ai réalisé l'extraordinaire expérience de cette femme exceptionnelle. Ma passion pour les gorilles s'en trouva naturellement décuplée. Sa mort injuste annonçait le coup d'envoi pour une relève difficile et l'idée que les gorilles désormais "orphelins" puissent continuer à être massacrés m'était insupportable. Dian Fossey aura été pour moi une incroyable source d’inspiration. Il n’existe aucune personne au monde qui ait consacré autant de temps et d’énergie à la sauvegarde de ces grands singes rares. Aussi, au lendemain de ce drame, je fondais Gorilla. Il est certain que je voulais aider Dian, lui apporter mon soutien depuis la France. D’ailleurs, je lui avais adressé deux lettres dans lesquelles il était déjà question de créer une association en France pour récolter des fonds ; des fonds que je lui destinais pour financer ses patrouilles anti-braconnage. Sa mort n’aura fait que précipiter mon engagement.

Y a-t-il d'autres personnes qui vous inspirent au quotidien ? 

Il y eut d'abord Christian Zuber dont les plus anciens se souviennent encore. Ce grand voyageur, spécialiste du monde animal, me fascinait et je rêvais de l'imiter, "caméra au poing", dans une aventure autour du monde. Aujourd'hui, j’éprouve une tendresse particulière pour des femmes remarquables, qu'il s'agisse de Brigitte Bardot, Aliette Jamart ou Jane Goodall. Heureusement, il existe aussi des hommes et des femmes, certes moins célèbres, mais impliqués dans des projets en Afrique ou en Asie. Je ne les oublie pas. Ils ont toute mon estime. Leur engagement sincère pour l’environnement, la défense de la vie animale, des océans ou des forêts mérite notre admiration et notre soutien. Ceux qui sacrifient leur temps, leur carrière parfois, pour protéger la biodiversité sont les héros de ce monde moderne et une source d'inspiration.

Les grands singes sont sur le point d'être reconnus en tant que "personnes non humaines", qu'en pensez-vous ? C'est une petite victoire n'est-ce pas ? 

Tous les grands singes sans exception sont menacés de disparition. Partout, l'homme est à l'origine de leur extinction du fait de ses activités (déforestation, chasse, agriculture...). Aussi, toutes les initiatives visant à placer les grands singes au centre des débats sont utiles. Il faut changer notre regard sur la Nature. Quelle place voulons-nous laisser aux grands singes ? C'est une question à laquelle il va falloir répondre car le temps presse... Et les plus pessimistes d'entre nous considèrent que si rien n'est fait, ils auront disparu d'ici à 2050. Inacceptable. Sans la vie sauvage, sans les arbres, nous sommes tous condamnés. Ce serait la fin de notre humanité.

Fin d'année 2018, L'UICN a modifié le statut des gorilles des montagnes passant ainsi de "en danger critique d’extinction" à "en danger d'extinction", d'ailleurs le millier d'individus a été franchi... Pensez-vous qu'il est encore possible d'obtenir un résultat similaire pour les autres populations de grands singes, ou c'est trop tard pour certaines ?

Le Rwanda et l'Ouganda sont un modèle du genre. Les efforts consentis par ces pays - auquel il faut associer la République Démocratique du Congo - pour protéger leurs gorilles de montagne portent leurs fruits. Ils sont désormais plus de 1.000 ! C'est une victoire incontestable. Elle est à mettre au crédit de tous ceux qui concourent à leur protection, qu’il s'agisse des O.N.G., des acteurs locaux, des responsables politiques, mais aussi des touristes qui par leur présence, leur argent, ont convaincu les gouvernements à porter leurs efforts pour la défense de ce patrimoine exceptionnel. Pour autant, rien n'est jamais acquis et l'instabilité politique que connaît régulièrement cette région d'Afrique centrale constitue un risque pour ces populations de gorilles qui ont avant tout besoin de paix. Dans le reste de l'Afrique où les espaces sont immenses et donc difficiles à contrôler, il est toujours très difficile d'établir un bilan précis. Tout laisse à penser que la situation de ces grands primates est hélas en déclin, pour ne pas dire catastrophique. Les grands singes ont besoin de forêt pour leur survie. Or, le bois précieux attire les convoitises de sociétés forestières qui exploitent ces territoires sans états d'âme, et menacent les équilibres. Avec l'ouverture de nouvelles routes et pistes, les braconniers se déplacent plus facilement. Les lois étant peu ou pas appliquées dans la plupart des pays d'Afrique équatoriale de l'ouest, les gorilles continuent à être chassés toute l'année pour leur viande. Les gorilles dits de plaine orientaux, sous-espèce appartenant à la même espèce que les gorilles de montagne, étaient évalués, il y a vingt ans, à quelque 17.000 individus. Or, les conflits armés qui ont éclaté dans l’est de la RDC leur ont fait perdre au moins la moitié de leurs effectifs, et leur massacre a encore été amplifié pour satisfaire la demande de viande de brousse de la part des chercheurs de coltan, minerai convoité par les fabricants des appareils électroniques, à commencer par les téléphones portables et les consoles de jeux. Les gorilles de plaine occidentaux sont à ce jour plus de 100.000 à errer dans les forêts du bassin du Congo (Cameroun, Gabon, Centrafrique…), où ils continuent cependant à être victimes du braconnage, de la déforestation et même du virus Ebola. Bien que les plus nombreux de tous les gorilles, leur population générale est comparable à celle des habitants des villes moyennes comme Nancy ou Perpignan... "Les parcs nationaux ont été créés pour protéger la faune et la flore : cela ne doit souffrir d'aucun compromis", disait pourtant Dian Fossey. Que serait l'Afrique sans ses grands animaux ?

Quelle est votre plus belle réussite ? 

Gorilla est une petite association à vocation internationale qui agit depuis la France. Elle soutient des programmes de lutte anti-braconnage et de sensibilisation des populations locales. J'ai l'habitude de dire que c'est la plus petite association mondiale pour la protection des gorilles, ce qui ne la rend pas moins légitime à mes yeux. La réussite de Gorilla réside dans sa constance dans le temps, dans cet effort permanent d’informer, de sensibiliser nos concitoyens et d'aider les acteurs locaux. S'engager pour la Nature demande une vraie foi, de l'opiniâtreté. Ce sont donc des petites victoires du quotidien, mais elles comptent pour ce qu'elles apportent à l'ensemble des actions en cours. Il y a aussi cette satisfaction de voir de plus en plus de jeunes s'engager dans ce combat et réagir à l'urgence de la situation.

On vous compare souvent comme le "Dian Fossey français", ça vous flatte ?

Je me suis lancé dans cette aventure au nom d'une femme. Je n'avais alors que 20 ans, mais j'étais bien décidé à agir, histoire de perpétuer modestement l'action formidable de cette femme trot tôt interrompue. Se revendiquer de Dian Fossey, cette femme si courageuse et déterminée, était une manière de lui rendre hommage. L’œuvre de Dian a suscité des vocations. Et si l’on accepte de parler uniquement de la France, alors sans doute ai-je été le premier à réagir à sa disparition en fondant Gorilla, la première association française dont le but était de protéger les gorilles de montagne.

Récemment, le Gabon a annoncé produire son huile de palme ancestrale à l'échelle industrielle sans impacter les forêts, ça laisse dubitatif... Doit-on craindre le pire ?

Nous sommes face à un défi immense. Les populations humaines ne cessent de croître et ce, de manière continue. L’homme a donc besoin d’espace et empiète inexorablement sur l’habitat naturel des animaux sauvages pour cultiver, exploiter le bois, les minéraux. La faune voit son espace de vie se réduire comme peau de chagrin. Le contrôle des natalités à l'échelle mondiale est donc sans doute le défi le plus important que nous ayons collectivement à résoudre dans les vingt prochaines années. La culture de l'huile de palme reste un vrai problème. On déboise à grande échelle pour cette matière que l'on retrouve partout dans nos aliments. Il reste à espérer que les gouvernements se montrent responsables, en refusant de céder à la facilité pour un profit immédiat qui oblitère gravement l'avenir de la faune sauvage. Je ne crois pas à une culture éco-responsable. Chaque année, des milliers d'hectares de forêts sont détruits pour cultiver l'huile de palme. Il faut évidemment boycotter ce produit et le bois exotique.

Un message à transmettre à nos lecteurs ?

L'espoir doit toujours guider nos actions et nous permettre d'avancer. Aussi, j'apprécie grandement vos efforts visant à informer le plus grand nombre des dangers qui pèsent sur la faune sauvage. C'est l'information qui contribuera à sauver la Nature. Le grand public doit être sensibilisé à la situation que vivent les grands singes, les forêts primaires. Malgré les mauvaises nouvelles, je veux rester optimiste, moi qui rêve d'un monde où les hommes puissent vivre en harmonie avec les animaux sauvages. Si l'homme est responsable de la disparition spectaculaire de la moitié de la vie sauvage en à peine quarante ans, il est aussi celui qui peut agir pour faire changer les choses. Il le faut...

 

Articles similaires